L’Algérie a connu ces derniers temps une série de décès qui a touché plusieurs piliers du régime militaire : d’abord le général Smaïn
Lamari (28 août 2007), puis le général Fodhil Cherif (19 juin 2008), ensuite le général Larbi Belkheir (28 janvier 2010), et enfin le colonel Ali Tounsi assassiné jeudi dernier
(25 février 2010).
A chaque occasion, les positions divergent sur la façon de les évoquer et de traiter leur passé en tant qu’officiers supérieurs de l’institution militaire et leur rôle dans
l’histoire récente de l’Algérie.
Quand d’aucuns se mettent à les encenser, en faisant le portrait de nationalistes vaillants, intègres, sages, etc. d’autres n’hésitent pas à rappeler leurs méfaits et leur
responsabilité directe dans les malheurs qu’a connus l’Algérie ces 18 dernières années, à commencer par le sinistre coup d’Etat du 11 janvier 1992, dont ils étaient instigateurs
et exécutants, cette transgression de la volonté populaire et violation de la Constitution, suivie par la répression, la liquidation et l’exil forcé de centaines de milliers
d’Algériens, la dilapidation des richesses de la nation et le bradage de la souveraineté nationale.
Certes, chaque partie est libre de choisir son camp et de se positionner comme elle le désire sur le plan moral et politique en Algérie. L’histoire évaluera le choix des uns et
des autres. Mais il y a deux phénomènes qui ont attiré mon attention à chaque décès de ces gradés, et qui m’incitent à écrire cet article.
1— Une compétition pour recenser les « qualités » des putschistes défunts
Le premier phénomène est la course à laquelle se livrent certains symboles du mouvement islamique algérien pour assister aux funérailles de ces putschistes, insistant pour
contribuer publiquement, à travers la presse, les chaines satellitaires et les sites Internet, aux oraisons funèbres, à dénombrer les « qualités » du défunt et à présenter les
condoléances à sa famille. J’ai toujours en mémoire l’image de cheikh Bouabdallah Ghulamallah, ministres des affaires religieuses et deswaqfs, de cheikh Bougarra soltani,
président du mouvement Hams et de cheikh Abdelaziz Belkhadem, ancien premier ministre et actuel représentant du président de la république, dans les premiers rangs à l’intérieur
des cimetières, visage pâle et grise mine.
Les plus grotesques expressions de condoléances que j’ai pu lire sont l’œuvre de cheikh Bougarra soltani suite à la disparition du général Larbi Belkheir et du colonel Ali Tounsi
au début de l’année courante. Ces deux officiers sont bien connus auprès des Algériens pour leur implication dans la confiscation de la volonté populaire et dans l’instauration de
la politique de l’éradication qui a fait près d’un quart de million de victimes. Voici le texte des messages de condoléances publiés sur le site du mouvement Hams, qui se passe de
commentaire :
A— Lettre de condoléances à la famille du défunt Larbi Belkheir
« Chaque âme goutera à la mort. Et si la mort une vérité, la nation est accablée par la mort de ses hommes fidèles. Le combat recule avec la perte des symboles de la nation,
surtout lorsqu’il s’agit de ses piliers et de ses phares. Au sein du mouvement Hams nous avons été catastrophés par la perte de celui qui a combattu longtemps pour sauvegarder
l’Etat algérien de la chute, le défunt Larbi Belkheir qui a consacré sa vie au service de l’Algérie. Et si nous vous adressons nos condoléances, nous les présentons d’abord à
nous-mêmes, car nous avons perdu un patriote, un fidèle qui s’est dressé aux côtés de son pays dans les années difficiles, et a milité pour les causes de la nation arabe et
musulmane tout entière. C’était un gardien qui veillait sur la nation et l’Islam à un moment où nous avons le plus besoin de ce type d’homme pour la lutte, le jihad et le
patriotisme. Au nom du mouvement de la société de la paix et au nom de tous mes frères et toutes mes sœurs, je vous fais part des sentiments sincères de solidarité, dans cette
épreuve qu’est la perte de l’un des symboles du patriotisme véridique, priant le Très Haut qu’Il l’accepte dans son Paradis, en compagnie des êtres agréés tels les prophètes,
les sincères, les martyrs et les saints, et qu’Il vous accorde endurance et consolation. Transmettez nos condoléances aussi bien à sa petite qu’à sa grande famille. Nous prions
Dieu pour qu’Il ne nous prive pas de la rétribution accordée au défunt et qu’Il ne nous soumet pas à l’épreuve après lui. Il n’y a de pouvoir ni de force qu’auprès de Dieu.
Certes, nous appartenons tous à Dieu et nous Lui retournerons. Ne nous oubliez pas dans vos prières. Votre frère Bougarra Soltani, président du mouvement de la société de la
paix. Alger, le 28 janvier 2010. »
B— Télégramme de condoléances à la famille du défunt Ali Tounsi
« Le mouvement de la société de la paix a été secoué en apprenant l’assassinat du frère moudjahid Ali Tounsi, directeur général de la sûreté nationale, dans des conditions
exceptionnelles où l’Algérie fait un saut qualitatif vers l’avenir, et s’achemine honorablement vers la sortie du tunnel de la tragédie nationale. Ce malheur vient remuer les
douleurs d’un peuple qui aspire à plus de paix et de stabilité afin de restaurer ce qui a été détruit par le terrorisme lâche. Le mouvement de la société de la paix condamne de
tels agissements décevants et tient les parties concernées comme responsables des conséquences des négligences enregistrées. Il appelle à plus de vigilance et de rigueur pour
que ne se répètent pas de telles pratiques malheureuses. Il adresse ses sincères condoléances et sentiments de solidarité à la famille du défunt et à tous ceux qui l’ont connu
dans l’Algérie des martyrs. Il prie le Très Haut pour qu’Il le couvre de sa large miséricorde, qu’Il l’accepte dans Son vaste Paradis, et qu’Il accorde sa famille et ses
proches, endurance et consolation. Certes, nous appartenons tous à Dieu et nous Lui retournerons. Le président du mouvement de la société de la paix. Bougarra Soltani. Alger, le
26 février 2010. »
2— Incitation à évoquer les « qualités » et à faire des prières en faveur des défunts
Quant au deuxième phénomène, c’est l’encensement de criminels d’Etat et la prière pour leurs âmes, tout en niant le droit aux autres de s’y opposer. On observe qu’un grand nombre
d’intervenants dans les forums d’information – en langues arabe et française – usent de formules islamiques et se concurrencent dans l’éloge et la glorification du défunt et la
prière pour son âme. C’est leur droit de se comporter ainsi, comme je l’ai dit précédemment. Sauf que ces intervenants ne s’arrêtent pas là, mais s’attaquent à quiconque ose
relever certains faits au sujet du défunt, et ce par le moyen de la réprimande, instrumentalisant certains textes religieux pour culpabiliser l’Autre, comme par exemple « évoquez
les qualités de vos morts », ce qui frôle parfois le terrorisme intellectuel, voire pseudo-religieux. En outre, ils ordonnent à tous de demander à Dieu le pardon et la miséricorde
pour le défunt.
Pour illustrer ce genre de remarques, voici un échantillon de ce qui a été publié sur le site « aljazeera.net » pour commenter l’assassinat du colonel Ali Tounsi :
« Que Dieu te couvre de Sa miséricorde et t’accepte dans Son Paradis », « Que Dieu lui accorde Sa miséricorde. Dieu accepte-le comme un martyr », « C’est une grande perte pour
l’Algérie et le peuple algérien », « Dieu accepte-le comme un martyr car il est parmi les rares qui n’ont pas reculé », « Dieu a écrit que tu meurs en martyr », « Que Dieu
t’accorde Sa grâce et te couvre de Sa miséricorde », « Que la miséricorde t’accompagne, colonel, et que Dieu t’accepte comme un martyr », « Que Dieu accorde Sa miséricorde au
défunt de l’Algérie, le vaillant moudjahid, le colonel Tounsi », « Que Dieu couvre le défunt de Sa miséricorde et lui réserve le Paradis, car c’est un martyr assassiné un jour
béni [anniversaire du Prophète], et sera enterré un vendredi. Dieu l’aime certainement », « Que Dieu couvre l’âme du défunt de Sa miséricorde et fasse que le Paradis soit sa
demeure en compagnie des martyrs, des bons et des sincères », « Que Dieu t’accorde Sa grâce, serviteur de la révolution et fils des hommes libres », « Que Dieu rétribue notre
endurance à la perte de notre martyr moudjahid qui a tout donné à l’Algérie, jusqu’à sa vie », « Puisse Dieu le récompenser pour tout ce qu’il à donné à l’Islam et le mettre aux
côtés du Prophète », « A la veille du Mawlid [anniversaire du Prophète], InchaAllah sa demeure sera la Paradis avec les justes ».
Et lorsque l’un des intervenants fait une contribution à contre courant, alors la riposte ne se fait pas attendre, comme par exemple :
« Craignez Dieu musulmans ! Prière de demander à Dieu, le pardon et la miséricorde pour son âme », « Mes amis, évoquez les qualités de vos morts », « Mes frères, craignez Dieu
dans vos morts, et dites comme a dit le Prophète, paix et salut sur lui : évoquez les qualités de vos morts », « Je prie les frères de faire des commentaires constructifs et de
demander la miséricorde pour lui, car après tout, c’était un musulman », « Nous prions quiconque veut poster un commentaire de se rappeler que l’homme est parti, et que
maintenant seules les prières pour lui sont permises », « Que Dieu lui accorde Sa miséricorde et quiconque accuse le défunt n’est qu’un fourbe, car c’est un martyr qui a
sacrifié sa vie pour la patrie », « Les intervenants sont priés de craindre Dieu et d’évoquer les qualités de leurs morts ».
Ainsi, pour ces commentateurs qui sympathisent avec des criminels d’Etat notoires, il ne nous est permis que de demander la miséricorde pour le colonel, et ce serait une preuve de
la crainte de Dieu.
3— Nul n’est tenu à prier pour l’âme de n’importe qui
S’il est permis en Islam de faire des prières pour l’âme d’un despote, s’il meurt en tant que musulman, ceci n’est certes pas une obligation. Ce doit être fait de préférence en
privé, car rendre publique ces prières et leur faire de la publicité est un encouragement au despotisme.
Dans un « Avis juridique sur la question de la prière pour l’âme du musulman hérétique afin de lui demander le pardon et la miséricorde de Dieu », Cheikh Sulaiman Bin Nasir
Al-Alwan rappelle que :
« Les musulmans en Orient et en Occident ne cessent de faire la prière du mort pour tout individu ayant affiché l’Islam et n’ayant pas fait montre de duplicité ou d’apostasie,
auquel cas la prière est illicite. Mais à l’exception de ces cas, il n’est pas permis au musulman de délaisser la prière sur le défunt, par piété, sauf s’il y a un intérêt clair.
Car certains Imams anciens s’abstenaient d’accomplir la prière du mort sur les gens des passions qui affichaient ostentatoirement leurs péchés, afin que les hérétiques cessent
leur hérésie et que les pécheurs arrêtent de suivre leurs passions. Il s’agit donc d’un geste pour désapprouver ce qui est condamnable et pour réaliser l’intérêt général des
musulmans ».
Ainsi, parfois la nécessité et l’intérêt général dictent une attitude qui consiste à s’abstenir de faire la prière du mort, qui est une obligation collective (elle doit être
accomplie par au moins une partie de la communauté – fardh kifaya), et donc à fortiori à s’abstenir de faire des invocations publiques pour l’âme du défunt, ce qui
n’est pas une obligation religieuse.
Ceci a une justification religieuse comme le mentionne Cheikh Al-Alwan :
« Cet acte est licite et on en trouve des exemples dans le droit musulman. En effet, le Prophète (pssl) s’est abstenu de faire la prière du mort dans le cas du suicidé (rapporté
par Muslim), de celui qui a laissé une dette et qui n’a pas pris la peine de la régler, et a dit : « faites la prière sur votre compagnon » (rapporté par Al-Bukhari et Muslim) et
dans le cas du voleur qui puise dans le butin de guerre (rapporté par Ahmad, Abu-Dawud, An-Nisaï et Ibn-Maja) ».
Il est intéressant de noter que la troisième catégorie mentionnée dans ce hadith correspond à l’auteur de détournement de fonds publics. Ainsi, par exemple, les responsables
condamnés dans les scandales de corruption rapportés dans les médias algériens entreraient dans cette catégorie. Et si l’intérêt général dicte le renoncement à la prière du mort
dans le cas du suicide et la corruption financière, alors il le fait, a fortiori, dans le cas de crimes de sang massifs.
Cheikh Al-Alwan consolide son avis en se référant à Cheikh-al-Islam Ibn-Taymiya qui affirme dans son ouvrage « Voie de la Tradition prophétique » que :
« Il est permis de demander le pardon de Dieu et de faire la prière pour tout musulman qui n’est pas connu pour sa duplicité, même s’il était connu pour l’hérésie ou la débauche,
mais ce n’est pas une obligation pour tout un chacun de le faire. Et dans le cas où s’abstenir de faire la prière, pour celui qui appelle à l’hérésie ou qui affiche
ostentatoirement sa dépravation, aurait une utilité générale, dans le sens où cela aurait un effet dissuasif sur les gens, alors s’abstenir de faire la prière devient légitime
pour celui qui délaisse cette obligation comme mesure de dissuasion. »
4— Entre insulter les morts et évoquer leurs faits
La légitimité de dire du mal des despotes musulmans qui meurent est une question qui a été débattue très tôt dans l’histoire musulmane, notamment à la suite des conflits
politiques qui ont eu lieu.
Certains théologiens l’ont interdit, en ce basant sur un nombre de hadiths comme celui dans lequel le Prophète (pssl) a dit : « Le croyant n’est ni diffamateur, ni lanceur
d’imprécations. Il n’est ni obscène, ni grivois. » (relaté par Ahmad) Il a dit également : « N’insultez pas les morts, car vous risquerez de blesser des vivants. » (relaté
par At-Tirmidhi).
Le hadith utilisé largement par les encenseurs des criminels d’Etat en Algérie est celui dans lequel il a été rapporté que le Prophète (pssl) aurait dit : « Evoquez les qualités
de vos morts et abstenez-vous à mentionner leur défauts ». Les spécialistes de la tradition prophétique affirment que ce hadith souffre d’une faiblesse dans la chaine de
transmission, en la personne d’Omrane Bin Anas Al-Makki, décrit par Al-Boukhari comme étant peu fiable.
Dans le cas ou ce hadith serait véridique, il est fort probable que son but soit de préserver la vie privée des personnes non publiques et de protéger leur intimité. Il est
rapporté dans un autre hadith que le Prophète (pssl) a dit : « Celui qui couvre un musulman sera couvert par Dieu dans l’ici-bas et dans l’au-delà » (rapporté par Muslim). Il a
aussi dit : « Celui qui couvre une faiblesse de son frère musulman, Dieu couvre sa faiblesse au Jour du Jugement dernier » (rapporté par Ibn-Maja) Il est encore plus indiqué de
préserver la vie privée des musulmans après leur décès.
Par ailleurs, il est fort probable que « le frère, musulman » évoqué dans ce contexte soit celui décrit par le Prophète (pssl) dans un autre hadith, lorsqu’il a dit : « Le
musulman est celui dont les autres musulmans sont à l’abri des méfaits de sa langue et de sa main. » (rapporté par Al-Bukhari)
Alors avec cette acception du terme « musulman », on constate qu’il y a un écart considérable entre le musulman décrit dans ce hadith, d’une part, et le musulman impliqué dans la
torture, la mort et la disparation de dizaines de milliers d’Algériens ainsi que dans la misère de millions d’autres, d’autre part. Ce dernier est évoqué par Dieu le
Très Haut comme suit : « Quiconque tue intentionnellement un croyant, sa rétribution alors sera l’Enfer, pour y demeurer éternellement. Allah l’a frappé de Sa colère, l’a maudit
et lui a préparé un énorme châtiment. » (Coran, 4:93) ainsi que par le Prophète (pssl) en ces termes : « Celui qui ne montre pas de miséricorde pour les gens, ne bénéficiera pas
de la miséricorde divine » (rapporté avec consensus). Que dire de celui chez qui la miséricorde s’estompe au point de participer à l’assassinat non d’un seul croyant, mais de
dizaines de milliers de croyants ?
D’autres théologiens ont toléré le fait de dire du mal des despotes musulmans qui meurent, en ce basant sur des faits avérés dans la vie du Prophète (pssl), et en particulier ce
qui est rapporté de Anas Bin Malik :
« Une fois un cortège funéraire est passé. L’assistance a dit du bien du défunt. Le Prophète (pssl) a alors dit par trois fois : ‘Elle est assurée !’ A une autre occasion, un
autre cortège est passé. Cette fois-ci, l’assistance a dit du mal du défunt. Le Prophète a alors dit par trois fois : ‘Elle est assurée !’ Omar interrogea le Prophète sur le fait
qu’il ait prononcé les mêmes mots dans les deux cas. Et le Prophète de répondre : ‘Celui que vous évoquez en bien aura assuré sa place au paradis, et celui que vous évoquez en mal
aura assuré sa place en enfer.’ Il répètera ensuite trois fois : ‘Vous êtes les témoins de Dieu sur terre !’ » (rapporté par Muslim et Al-Bukhari) Dans ce hadith il y a
affirmation de la fonction de témoignage que Dieu a réservé à l’être humain.
Parmi les exemples de divergence de points de vue sur cette question, on peut citer les cas de Yazid Ibn Muawiya et Al-Hadjadj Ibn Yusuf. Cela concerne le fait de lancer des
imprécations, ce qui est d’une haute gravité puisqu’il s’agit de prier pour que la personne en question soit expulsée de la miséricorde de Dieu. Le Prophète (pssl) en a parlé
ainsi : « Faire une imprécation à l’encontre d’un musulman, équivaut à le tuer » (rapporté par Muslim et Al-Bukhari).
Concernant la légitimité de faire des imprécations contre Yazid Ibn Muawiya pour les méfaits qui se sont produits sous son règne, notamment les crimes commis contre les habitants
de Médine dans la bataille d’Al-Harra, et en particulier la mise à mort du petit-fils du Prophète, Al-Hussain, que Dieu l’agrée. Certains théologiens ont désapprouvé l’acte de
maudire Yazid, comme Ar-Ramli, Ibn-Hadjr, Abdelmughith Al-Harbi, etc. ; d’autres l’ont approuvé comme Al-Aalusi, Ibn Al-Faraa, Ibn-Tahir Al-Maqdisi, As-Suyuti, Al-Qadhi Abu-Yaala,
Ibn Al-Jawzi auteur de l’ouvrage « Réponse aux fanatiques qui interdisent de critiquer Yazid », etc. Quant à Ibn Taymiya, il a écrit à ce sujet ce qui suit : « Celui qui a tué
Al-Hussain, celui qui y a aidé et celui qui l’a approuvé méritent d’être maudits par Dieu, par les anges et par l’humanité entière. » (Collection de fatwas)
En ce qui concerne le fait de critiquer Al-Hadjadj pour ses actes de répression et d’agression contre la communauté, il est rapporté, d’une part, qu’Ibn Sirine aurait entendu
quelqu’un insulter Al-Hadjadj après sa mort. Il lui aurait dit « Tais-toi ! Sois sûr qu’à l’au-delà, le plus minuscule de tes péchés sera pour toi plus pénible à supporter que le
plus grand péché d’Al-Hadjadj, et sache que Dieu le Très Haut est un Arbitre juste. S’il rendra justice aux victimes d’Al-Hadjadj, il rendra aussi justice à ce dernier pour le
tort qu’on lui aurait fait. Alors ne t’occupe pas à insulter quiconque. » (Al-Hafidh Abu-Naïm Al-Isphahani, dans son ouvrage Joyau des Saints et Classes des Elus) D’autre
part, Ibn Taymiya déclare que : « Lorsque les injustes comme Al-Hadjadj et ses semblables sont évoqués, nous disons ce que dit Dieu dans le Coran : ‘Que la malédiction d’Allah
frappe les injustes’ (Coran, 11:18) ».
La position de Ibn Taymiya est intéressante et mérite d’être approfondie, car, d’une part il est d’avis que les injustes, même morts, méritent d’être maudits, et que sont
concernés par cela, en cas d’atteinte à la vie d’un innocent, aussi bien l’auteur du crime que celui qui l’a assisté ou celui qui l’a approuvé. Ainsi, il met dans le cercle des
injustes celui qui planifie ou perpètre ou assiste dans l’exécution d’un crime ou accepte le crime sans le condamner, ce qui indique la responsabilité de toutes les composantes de
la société dans toute forme d’oppression qui s’y produit et leur devoir de s’y opposer.
D’autre part, Ibn Taymiya fait une distinction entre maudire une personne, à titre individuel, et la maudire au titre de son genre, ou la catégorie à laquelle elle appartient
(imprécation générique). Il préfère personnellement l’imprécation générique à l’imprécation individuelle, mais ne critique pas celui qui a un avis contraire. Il dit à ce sujet : «
La question de la licité de faire des prières en faveur d’une personne ou en son défaveur peut être traitée en se référant au rite funéraire. Les morts des musulmans doivent tous
être honorés par une prière, du plus pieux au plus crapuleux d’entre eux, même si ce dernier est maudit individuellement ou génériquement. (…) Et nous n’aimons pas maudire une
personne individuellement. » (Collection de fatwas) Ainsi, nous constatons dans ce qui précède que Ibn Taymiya n’a nommé ni Yazid ni Al-Hadjadj, mais les a mentionnés par leurs
actes. Ceci indique un haut degré de lucidité dans l’approche des crimes commis par des êtres humains, qui coïncide avec la théorie moderne du changement politique non violent
dans l’un de ses principes fondamentaux qui prescrit d’affronter avec force les comportements et les pratiques du despote, sans pour autant porter atteinte à l’humanité de ce
dernier. La cible du processus de changement est plus l’acte condamnable que la personne qui l’a perpétré.
De ce qui précède, on peut déduire que dire du mal du défunt est réprouvable s’il n’est pas dicté par l’intérêt général. Cependant, évoquer des réalités historiques qui concernent
le défunt, surtout lorsqu’il s’agit d’un homme public soumis de son vivant, comme c’est le cas de toute figure publique, à la critique des citoyens, et si l’intérêt général est
établi, devient indiquée et nécessaire. Mais ceci doit obéir à certaines règles éthiques comme acquérir la certitude concernant l’acte et son auteur, pour ne pas distribuer des
accusations gratuites, se focaliser sur l’acte lui-même plutôt que sur son auteur en gardant toujours à l’esprit que ce dernier, en tant qu’être humain, a certainement des aspects
lumineux quelle que soit l’immensité de ses aspects obscurs, et s’écarter de l’esprit de vengeance autant que possible. Ces règles incluent également la recommandation de ne
pas aborder la vie privée et intime du défunt et de se limiter à la vie publique et aux pratiques qui ont un impact sur la société, ainsi que de ne pas s’attaquer à la famille et
aux proches du défunt, car « nul ne portera la responsabilité d’autrui » (Coran, 6:164, 17:15, 35:18, 39:7, 53:38)
Pour revenir au cas algérien, il est indéniable que l’intérêt général exige d’évoquer ceux qui ont planifié, exécuté, aidé dans, incité à, approuvé ou se sont tus sur les
violations massives des droits de l’homme en Algérie, vécues par les citoyens, et attestées par les militants et les organisations des droits de l’homme au niveau national et
international, y compris par des mécanismes onusiens des droits de l’homme, comme la torture, la disparition forcée, les massacres et les exécutions arbitraires. Car cela est
utile pour établir la vérité, préserver la mémoire collective, et dissuader ceux qui s’aviseraient à répéter de tels crimes à l’avenir. Le décès de l’un des responsables d’un
crime n’est pas à même d’altérer sa réalité historique.
5— Conseil aux « partisans d’une religion de l’oppression » en Algérie
Un nouveau courant islamique se développe en Algérie. Un ami l’appelle le courant des « Boukhnouna », c’est-dire ceux dont le nez coule en public et qui n’ont
ni force ni dignité pour se moucher le nez. Ceux qui ont déclaré avoir pleuré sous l’intensité du recueillement en faisant la prière derrière « El-Hadj Smaïn », ce général défunt
dont l’un des collaborateurs a attesté qu’il avait déclaré un jour qu’il était prêt à tuer trois millions d’Algériens en cas de nécessité. Ceux dont le masochisme fait qu’ils
éprouvent de la jouissance à faire l’éloge de leurs bourreaux qui violent leur intimité et celle de leurs frères. Ceux qui récitent les louanges à l’égard des chefs putschistes
qu’ils ont eu l’honneur de rencontrer. Ceux qui glorifient tout responsable politique ou sécuritaire de crimes contre l’humanité qui disparait, et multiplient les prières sur son
âme.
Ce courant islamique nouveau veut nous « vendre » un Islam déformé qui accepte le despotisme, l’oppression et l’injustice et appelle à la soumission et à la capitulation devant la
volonté des nouveaux Yazid et autres Hadjadj qui sévissent aujourd’hui en Algérie et y sèment mort, corruption et désolation. Mais le peuple algérien, fidèle à un Islam de justice
et de dignité, n’acceptera jamais cette forme altérée de la religion, corrompue sur les plans éthique et politique.
Mon conseil à celui dont la piété enfle au point de vouloir faire des invocations en faveur des ces auteurs de crimes imprescriptibles, souhaitant ainsi être ressuscité en leur
compagnie, qu’il le fasse discrètement. Car l’afficher publiquement est un manque de respect envers la mémoire des victimes de ces hauts gradés qui ont mené l’Algérie au désastre,
et un manque de pudeur et de délicatesse envers les familles de ces victimes. Et qu’il fasse en sorte qu’à chaque fois qu’il demande à Dieu de pardonner l’un de ces officiers
supérieurs qui viennent de nous quitter, il dise, au préalable, 200’000 prières à l’intention des âmes des Algériens innocents, victimes des politiques criminelles de ces
putschistes.
Abbas Aroua
3 mars 2010
www.rachad.org
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